Apprendre avec les autres
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Marie-Noëlle SIMONARD
 
 
 
Depuis quelques années, avec la mise en place des cycles à l’école primaire, on accorde de plus en plus d’importance au fait que chaque enfant doit pouvoir progresser à son rythme. Cependant, aucun enseignant ne peut garantir, en même temps, à chacun de ses élèves, l’accompagnement spécifique dont il pourrait avoir besoin. Aussi, est-il indispensable de concevoir d'autres formes de "médiation" entre l'élève et ce qu'il apprend : les conceptions actuelles sur l’apprentissage [1]
insistent particulièrement sur la dimension nécessairement sociale de tout apprentissage,  et sur le rôle de l’interaction entre élèves dans le processus d’acquisition de connaissances et de compétences.
 
Tout enseignant est donc confronté à la question suivante :
Comment conduire, avec des élèves de maternelle et de primaire, des temps d’interactions qui favorisent l’apprentissage de chacun selon son niveau et ses besoins propres, tout en apprenant aussi à travailler , coopérer avec d’autres ?
 
Les réponses que l’on peut apporter à cette question reposent sur l’a priori que des élèves peuvent  “s’apprendre ensemble”, interagir de façon constructive sans que l’enseignant soit omniprésent. Les enseignants qui se sont risqués dans ces choix ont constaté que les élèves peuvent rapidement constituer une “communauté de chercheurs” : si on leur laisse le temps de s'y essayer, ils sont tout à fait capables de s’écouter, débattre, défendre leurs points de vue et reconnaître leurs erreurs dans une ambiance suffisamment calme pour que la réflexion de chacun soit possible.
 
 En quoi des interactions entre élèves facilitent-elles l’apprentissage ?
 
Lorsque la classe est organisée en petits groupes que l'on peut appeler "groupes d'apprentissage": les interactions ont pour but de favoriser des "conflits cognitifs" [2]entre les élèves d'un même groupe, du fait des confrontations entre des propositions divergentes.

 

Ces confrontations ont des effets sur l'apprentissage parce qu'elles permettent à chacun des partenaires de questionner ses représentations, de mettre en doute ses certitudes. Elles facilitent la mise à distance de chacun avec sa production, la prise de conscience des réussites et des erreurs et l'explicitation de moyens à mettre en oeuvre pour réussir.

En cherchant à se mettre d'accord, les enfants "parlent" l'activité, réfléchissent à voix haute. Ils se régulent mutuellement : les mises en doute, les questions des partenaires obligent chacun à argumenter, à faire preuve d'intelligence. En outre, le fait de chercher ensemble rassure, donne confiance, incite ceux qui ont peur de se tromper à "oser" essayer…

 

Comment organiser ces temps d'interactions entre élèves ?
Si l'enseignant n'est pas omniprésent dans les interactions, son rôle est pourtant essentiel dans leur réussite : il en garantit le cadre, les conditions qui permettront de progresser à la fois dans la qualité de l'échange et dans les apprentissages "disciplinaires".
 
Veiller à la composition des groupes
Ce sont de petits groupes, de 2 à 4 enfants. Au-delà, il est difficile à chacun de participer activement. Les élèves sont de niveau proche afin de favoriser confrontations et recherches en commun.

Conduire en alternance des temps de travail individuel, d'interactions en petits goupes et  de travail collectif
Il n'est pas indispensable que le temps d'interactions soit long pour qu'il soit efficace. Dix à quinze minutes, parfois moins, suffisent souvent pour conduire la tâche du groupe.

Choisir les tâches pour lesquelles un temps d'interaction peut favoriser l'apprentissage
Cette interaction est utile quand aucun des partenaires ne maîtrise encore totalement la compétence mais que le problème posé n'est pas non plus trop éloigné du niveau de compétence de chacun : c'est un "problème possible à résoudre", même si chacun ne sait pas le résoudre entièrement seul (Vygotsky appelle cette zone d'apprentissage la "zone proximale de développement")

Donner des consignes très précises
Pour être efficaces, les élèves ont besoin de savoir exactement ce qu'ils ont à faire ensemble : s'agit-il de comparer les réponses, de repérer ce que chacun a réussi, de réaliser ensemble l'activité, de mettre par écrit  des critères de réussite, de s'expliquer comment ils ont procédé, etc (voir le tableau ci-joint). Ils ont également besoin de savoir ce qu'ils auront éventuellement à expliquer ensuite à l'enseignant ou à l'ensemble de la classe.

Garantir une médiation entre les élèves si c'est nécessaire
Pour certains enfants peu sûrs d'eux - particulièrement si cette situation est nouvelle - il est difficile de "résister" à un copain qui semble sûr de sa réponse ! Il est important qu'ils sachent qu'ils peuvent faire appel à l'enseignant qui les aidera à argumenter, à s'expliquer. Cette médiation est utile aussi en cas de conflit qui s'éternise, sans qu'aucun des partenaires n'accepte de reconnaître les propositions de l'autre.

Aider les élèves à prendre conscience du fonctionnement du groupe
En quoi ce qui s'y passe les aide-t-il à apprendre ? Comment procèdent-ils en
cas de désaccord ? Comment vivent-ils les "conflits" qui apparaissent ? En quoi ces désaccords les font-ils progresser ? Qu'est-ce qui gène éventuellement l'avancée du travail ? etc Ce "retour" sur ce qui est réussi et ce qui pose problème est indispensable pour que la compétence à travailler ensemble se construise, particulièrement auprès des élèves les plus en difficulté dans ce domaine social.

Quelques exemples de modalités d'interactions

 

Types  d'interaction (petit groupe de 2 à 4 élèves)

Exemples de tâches à réaliser

Consigne pour l'interaction

Intérêt de l'interaction

Confronter les réponses

(après un temps d'essai individuel)

•Surligner tous les mots qui "répètent" le nom du héros

Transformer un récit écrit au présent en le situant dans le passé

Vérifier le résultat d'une opération

Comparer les réponses de chacun et  se mettre d'accord sur une réponse correcte.

Si quelqu'un modifie sa réponse, il saura expliquer "pourquoi" telle réponse est exacte.

Prendre conscience de ses erreurs

Recourir à un "référent" pour argumenter sa réponse (règle, conseils, exemple)

Confronter les manières de procéder

(après un temps d'essai individuel)

• Résoudre un problème de math

• Transformer une image pour fabriquer "un monde bizarre", etc

Chacun explique comment il a procédé pour résoudre le problème. Chaque groupe viendra présenter à la classe au moins 2 manières différentes et "efficaces"

Prendre conscience des différences dans les  manières de procéder.

Verbaliser des "conseils pour…" qui seront réinvestis dans d'autres situations du même type.

 Réaliser ensemble une production (après essais individuels)

• Faire un schéma en sciences à partir des explications d'un texte documentaire 

• Réaliser les dessins qui "raconteront" l'histoire lue

• etc

Repérer ce qui est réussi dans chaque production.

Réaliser ensemble un seul schéma (ou un seul dessin…) en utilisant ce qui est le plus réussi

 Prendre conscience des réussites et difficultés de chacun.

Expliciter les critères de réussite de cette production.

 Se réguler mutuellement…

Anticiper sur la réalisation d'une tâche

• Exécuter un parcours en suivant le "dessin" de ce parcours proposé au tableau

• Ecrire une lettre à… pour…

Avant de réaliser une tâche, se dire (ou mettre par écrit) comment ils vont procéder, comment faire pour que la tâche soit réussie

Avant d'agir, se représenter menta-lement  le but et les moyens d'y parvenir. Modifier sa représentation d'une tâche en tenant compte d'autres propositions

S'évaluer et améliorer

• Ecrire le compte-rendu d'une expérience réalisée en sciences

• Lire à haute voix un texte comportant des passages dialogués en se répartissant les rôles

Lire le texte produit (ou écouter le texte lu) en cherchant si chacun des critères (mis par écrit) est réussi. Chercher comment améliorer ce qui pose problème

Repérer ce qui est réussi et ce qui est à améliorer (accepter de reconnaître ses erreurs)

Repérer des  "besoins" d'apprentissage

Confronter sa production à des personnes extérieures

• Ecrire un texte pour décrire un personnage. Les destinataires devront reconnaître qui est ce personnage

• Expliquer oralement aux parents les panneaux réalisés après une visite

Ecouter (ou lire) les "compliments" et "critiques" des personnes extérieures. En tirer des "conseils" pour améliorer leur compétence

Mieux prendre en compte le projet, les destinataires, dans une activité de communication écrite ou orale.

Améliorer ses compétences

Réaliser ensemble

• Prévoir les expériences qui permettront de valider une hypothèse en sciences

• "Jouer" en petit groupe l'histoire racontée par la bande desssinée

S'organiser pour réaliser l'activité. Ecouter les propositions de chacun et choisir ce qui semble le plus pertinent  (???)

 

S'organiser, se répartir les tâches

Prendre en compte les propositions des partenaires

 

 

Quelques pistes de réflexion pour travailler en équipe d'enseignants

 
Analyser en équipe les aspects positifs, mais aussi les "résistances" à la mise en oeuvre de temps d'interactions entre élèves dans la classe. Les quelques points de repères pour favoriser ce coapprentissage peuvent aider à analyser des essais conduits et repérer comment il est possible d'améliorer certains dispositifs.

Décider ensemble, sur une période donnée, d'organiser suffisamment fréquemment des temps d'interactions pour que élèves et enseignant progressent dans ces nouvelles compétences (les premiers essais peuvent être difficiles et il serait dommage de s'en tenir là !).
L'équipe d'enseignants peut jouer alors le même rôle que celui joué par le groupe d'enfants, à savoir questionner, remettre en question des certitudes, aider à expliciter ce qui pose problème, repérer comment il est possible d'améliorer mais aussi rassurer, "parler" les difficultés et ne pas se sentir seul devant une situation inconfortable parce que non entièrement maîtrisée.

En conclusion, s'interroger en équipe sur le travail en groupe des élèves, ce peut être aussi l'occasion de s'interroger sur le travail en équipe d'enseignants… prendre conscience là aussi des réussites et difficultés, décider de pistes à explorer pour que chacun développe au mieux ses compétences dans ce domaine. Apprendre à mieux travailler ensemble, c'est un défi qu'il est possible de se donner, que l'on soit élève ou enseignant…
 
Bibliographie
- Cahiers pédagogiques Septembre 1997, N° 356
- CRESAS - Naissance d'une pédagogie interactive, ESF, 1991
- MEIRIEU P. Outils pour apprendre e n groupe, 2ème éd, Chronique Sociale, 1993
- PERRET-CLERMONT A.N. et NICOLLET M. Interagir et connaître, Delval, 1988
- SCHNEUWLY  B et  BRONCKART JP Vygotsky aujourd'hui, Delachaux et Niestlé, 1985
 


DOISE et MUGNY "L'intelligence est non seulement une propriété individuelle mais aussi un processus relationnel entre individus construisant et organisant ensemble leurs actions…"
Se situant dans une approche constructiviste de l'apprentissage, dans la lignée de Piaget, Doise et Mugny accordent un rôle central aux interactions sociales dans le processus interne de "déséquilibration / rééquilibration"
D'autres modalités d'organisation des groupes pourraient être envisagés : tutorat ou enseignement mutuel, groupe centré sur une tâche qui requière des compétences diversifiées…

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